Vous en connaissez au moins un. Ce collègue, ce voisin, cet ami qui publie des stories sur les océans plastifiés, qui achète son quinoa bio emballé dans du plastique alvéolé, et qui prend l’avion deux fois par an pour « se ressourcer ». Ou ce militant qui défile contre les SUV le samedi et roule en Dacia Duster le lundi parce que « c’est compliqué, en banlieue ». L’escrologie, mot-valise formé d’escroc et d’écologie, désigne précisément cet écart vertigineux entre le discours vert et les actes bruns. Ce guide n’est pas là pour donner des leçons. Il est là pour nommer ce qu’on voit tous, et que personne ne veut vraiment dire à voix haute.
Ce que l’écologie est vraiment, avant qu’on vous la vole
À l’origine, l’écologie est une science. Elle a été définie en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel comme « la science des relations des organismes avec le monde environnant ». Un écologue étudie les écosystèmes, mesure, publie, démontre. Ce n’est pas un militant, ce n’est pas un élu. C’est un chercheur.
L’écologie politique, elle, est une idéologie. Elle s’est construite en France dans les années 1970, avec René Dumont comme figure pionnière, avant de se structurer en partis successifs : Les Verts, puis Europe Écologie-Les Verts (EELV), puis « Les Écologistes » depuis 2021, comme si changer de nom suffisait à effacer les échecs précédents. Ce glissement sémantique n’est pas anodin : en s’appropriant le mot « écologiste », le parti politique a brouillé les pistes entre discipline scientifique et posture partisane. L’écologie n’appartient à aucun parti, et surtout pas à ceux qui en ont fait un fonds de commerce électoral.
Le dictionnaire de l’escrolo : petit lexique des postures sans fond
L’escrologie ne se résume pas à un profil type. Elle se décline en une galerie de personnages que nous croisons tous, et qui partagent un point commun : le fossé entre ce qu’ils proclament et ce qu’ils font. Voici les figures les plus répandues.
- Le bobo-green urbain : vit à Paris ou Lyon, cycle à vélo le dimanche, soutient la fermeture des axes routiers, et ne comprend pas pourquoi les ruraux s’énervent quand on supprime une ligne de car régionale. Son écologie s’arrête au périphérique.
- Le militant anti-voiture à géographie variable : l’automobile, c’est l’ennemi, sauf quand on habite à 30 km de son lieu de travail sans transport en commun. Oublier les zones rurales et péri-urbaines, c’est faire de l’écologie un luxe de centre-ville.
- Le « zéro déchet » grand voyageur : tote bag en coton bio, gourde en inox, et deux allers-retours intercontinentaux par an. Un vol Paris-New York génère environ 2,47 tonnes de CO2 par passager, soit plusieurs mois d’empreinte carbone quotidienne d’un Français moyen.
- Le consommateur bio suremballé : achète en magasin « éco-responsable » des produits importés de l’autre bout du monde, et se sent vertueux parce que l’étiquette est kraft et l’encre végétale.
- L’écolo du discours, jamais de l’acte : partage des articles alarmistes sur les réseaux, signe des pétitions, n’a jamais modifié un seul comportement concret de son quotidien.
Ce n’est pas de la condescendance. C’est un constat brutal que nous pouvons tous nous appliquer, à des degrés divers.
EELV, les Écologistes et le grand numéro de dupes
En janvier 2026, une tribune publiée sur Mediapart signée par « un ensemble de militantes et militants écologistes » a mis le feu aux poudres au sein du parti Les Écologistes. La direction de Marine Tondelier y était accusée de dépendance excessive au Parti socialiste, avec des élus locaux à Montpellier, Marseille et Paris qui ont préféré rallier des listes conduites par La France insoumise. La réponse de la direction a été de suspendre une trentaine de signataires, ce qui est, pour un parti qui se targue d’horizontalité et de démocratie participative, un aveu de fragilité assez saisissant.
Les résultats des municipales de mars 2026 ont confirmé l’ampleur du recul : Strasbourg, Bordeaux, Poitiers, Besançon et Annecy, toutes conquises lors de la « vague verte » de 2020, ont été perdues. À Strasbourg, la maire sortante écologiste n’a obtenu que 31,7 % des voix face à Catherine Trautmann. Seule Lyon a résisté. La Revue des Deux Mondes l’avait écrit sans détour dès 2022 : « L’écologie politique est une imposture, une escroquerie intellectuelle, comme on peut le vérifier dans les grandes villes conquises par Europe-Écologie-Les Verts, qui mettront des années à se remettre de la pseudo-gestion des soi-disant Verts. » Six ans et plusieurs défaites électorales plus tard, le constat reste intact.
Le sociologue Jean-Baptiste Comby, maître de conférences à Paris II Panthéon-Assas, a analysé ces tensions dans un contexte structurel : le parti reste cantonné à une sociologie électorale urbaine et diplômée, incapable de séduire les ruralités, les quartiers populaires ou les villes moyennes. Une écologie qui ne parle qu’aux centres-villes bourgeois reste une écologie de classe, pas une écologie de conviction.
Le jet privé, l’arbre qui cache la forêt
En avril 2023, les députés écologistes déposaient une proposition de loi pour interdire les vols en jet privé, au nom de la justice climatique. Sur le papier, l’intention est défendable : un jet privé émet en moyenne 4,60 kg de CO2 par kilomètre parcouru, soit 26 fois plus qu’une voiture thermique selon l’ADEME. Les émissions globales de l’aviation privée ont bondi de 46 % entre 2019 et 2023, pour atteindre 15,6 millions de tonnes de CO2 en 2023, l’équivalent des émissions annuelles de près de 3 millions de Français. La proposition a été débattue, instrumentalisée, et enterrée.
C’est précisément ici que le mécanisme escrologique se révèle dans toute sa clarté. Dénoncer les jets privés est une opération de communication à coût zéro : l’indignation est garantie, l’ennemi est visible, le symbole est parfait. En revanche, s’attaquer aux vrais leviers de la décarbonation, comme la rénovation thermique des bâtiments, la réforme de l’agriculture intensive, ou la taxation des industries lourdes, ne génère ni buzz ni applaudissements. Le bruit moral remplace l’action structurelle. Ce n’est pas une stratégie climatique, c’est une stratégie électorale.
Greenwashing politique : quand les partis font du buzz vert
Soyons honnêtes : l’escrologie n’est pas l’apanage des Verts. Elle est un réflexe de système que tous les partis pratiquent, avec plus ou moins de discrétion. Le Grenelle de l’environnement de 2007, organisé sous Nicolas Sarkozy, en reste l’exemple canonique. Présenté comme un « new deal écologique », il a abouti à 268 engagements formels. Résultat : la taxe carbone, mesure phare du dispositif, a été censurée avant même d’entrer en vigueur. Le Conseil économique, social et environnemental a lui-même reconnu que « les lois Grenelle 1 et 2 n’ont pas toujours été à la hauteur des ambitions de 2007 ».
Le schéma se répète à chaque scrutin : verdissement du programme en campagne, retour aux priorités économiques au pouvoir, et communication d’appoint sur quelques mesures symboliques pour tenir l’opinion. Le greenwashing politique fonctionne parce que les électeurs acceptent les promesses à la place des actes. Ce n’est pas une affaire de droite ou de gauche, c’est une affaire de responsabilité collective que nous n’avons pas encore vraiment assumée.
Comment reconnaître un vrai écolo en 2026
Un vrai engagé pour l’environnement n’a pas besoin d’étiquette partisane. Ce qui le distingue, c’est une chose précise et difficile : la cohérence entre ses convictions, ses choix de consommation et ses comportements quotidiens. Pas la perfection, personne n’est parfait. Mais l’absence de posture, l’absence de double discours.
| Critère | Vrai écolo | Escrolo |
|---|---|---|
| Transports | Réduit ses trajets aériens, privilégie le train, adapte ses choix à ses contraintes réelles | Prend l’avion pour ses vacances et milite pour supprimer les voitures des autres |
| Alimentation | Consomme local et de saison, réduit sa consommation de viande, accepte l’imperfection | Achète du bio importé suremballé, se sent vertueux grâce à l’étiquette |
| Chauffage | Isole son logement, réduit la température, investit dans des solutions durables | Chauffe à 22°C et compense avec un sac de graines pour oiseaux sur le balcon |
| Posture politique | Juge les élus sur leurs actes concrets, pas sur leur étiquette ou leur discours | Vote pour le parti « vert » parce que le nom rassure, indépendamment du bilan réel |
| Rapport à la culpabilité | Agit sans chercher à culpabiliser les autres, conscient de ses propres contradictions | Moralise en permanence tout en accumulant les incohérences personnelles |
L’écologie sans les escrolos : ce qui marche vraiment
L’écologie qui produit des résultats concrets ne fait pas les gros titres. Elle se passe dans les associations de rénovation du bâti ancien en zone rurale, dans les réseaux de semences paysannes qui résistent à l’agriculture industrielle, dans les collectifs de compostage partagé en ville, dans les coopératives d’énergie citoyenne qui installent des panneaux solaires sans attendre une subvention nationale. Ces initiatives n’ont pas besoin de congrès, de tribunes sur Mediapart, ni de hashtag.
Ce qui fonctionne, c’est ce qui est ancré dans une réalité locale, porté par des gens qui ont renoncé à quelque chose, pas par des gens qui ajoutent une posture à leur identité. La vraie transition écologique ressemble à de la discrétion, de la constance, et parfois un peu d’ennui. Elle ne ressemble pas à un meeting électoral.
L’écologie sans cohérence n’est qu’une autre forme de pollution : la pollution morale.
